Nos vieux pour voir

Publié le par L'Aquoiboniste atrabilaire

Exposition "La France vue d'ici"

Pas allée voir l'exposition "La France vue d'ici", mais feuilleté son catalogue, et parmi la remarquable sélection de photographies de Français d'aujourd'hui dans tous leurs états, je relève une série en noir et blanc, pas des plus gaies, mais qui how much time m'oblige, me parle : "Oublis et éblouissements", par Hervé Baudat. Les photos sont à voir en suivant le lien ci-dessus, pour une fois je ne photographierai pas celles du catalogue.

Ce sont des images qu'on pourrait voir comme terribles ou dérangeantes de pensionnaires très âgés ou malades Alzheimer, hospitalisés, pris sur leur lit ou en fauteuil. Je les regarde alors que je viens juste de terminer le roman de Camille de Péretti, "Nous vieillirons ensemble", trouvé en édition de poche dans un hôtel de Lozère.

Vite lu, ce petit livre un peu bâclé j'y reviens présente pour moi le (seul ?) mérite d'aborder le thème peu glamour de la vie dans les maisons de retraite, là où nos parents - nous-mêmes peut être, sont ou seront appelés un jour à finir leur vie. En tout cas, à y disparaître aux yeux des populations disposant de la chance de la jeunesse, de la santé et de la liberté de mouvement, celles regardées par les photographes de "La France vue d'ici". Car même si elles montrent une France debout, insoumise, des classes sociales défavorisées, des vies pas faciles, ces gens photographiés sont en général "debout", dans tous les sens du terme. Quand on est debout après tout, on ne va pas si mal. On a encore des choses à vivre. La force de la commande photographique est de montrer toutes sortes de facettes, une France d'aujourd'hui à la fois intimiste et généraliste. Y compris avec ses vieux, qui ont eu le temps de vivre une vie sûrement debout aussi, mais c'était avant. Sans condescendance ni voyeurisme, ces clichés noirs et blancs sont à regarder avec toute l'acuité possible. Aussi légitimes que les autres photos montrant les actifs d'aujourd'hui.

Camille de Péretti dans "Nous vieillirons ensemble" adopte tout au long de son roman un ton enjoué et vif - donc jeune ! - qui n'est pas désagréable mais un brin trop stylé magazine féminin, et franchement bisounours... L'ouvrage a été fort bien reçu par la critique et le public. Il présente en effet certaines qualités - un sujet peu commun, l'ironie de son auteur, et offre un réel plaisir de lecture. Mais il peut aussi procurer de l'agacement, l'auteur plaçant son roman sous l'égide de Musil et Pérec, rien que ça. La jeune écrivaine se pousse un peu du col, son bouquin n'est pas à la hauteur des maîtres qu'elle s'est choisis et cite en exergue, et dans une lourde et redoutable post-face ne nous épargnant aucun détail de sa recette de cuisine, la construction de son roman se voulant oulipienne. Le petit roman de Camille ne vieillira sûrement pas aussi bien que leurs oeuvres à eux."Nous vieillirons ensemble" (pas avec moi, j'en ai fait cadeau à ma mère, qui aime bien châtie bien !) n'offre pour moi qu'une version idéalisée et optimiste de la vie des résidents de ce qu'il faut bien appeler des "mouroirs".

La vie rêvée à l'EHPAD Les Bégonias du livre est bien différente de l'atmosphère des "services hospitaliers dits "de long séjour", spécialisés Alzheimer", photographiées par Hervé Baudat, chapitre "Oublis et éblouissements". Pas de plan construit sur d'artificielles contraintes oulipiennes comme dans "Nous vieillirons ensemble". Bien plus de l'esprit de Maurice Pialat (le titre du roman est emprunté à son film "Nous ne vieillirons pas ensemble"),  dans le reportage de Hervé Baudat, très humain : les cases de ses photos sont tout autant habitées que dans l'exercice de style de Camille de Péretti, et pas par des événements fictionnels un peu forcés et vains. La jeune auteur a voulu faire oeuvre de fiction, et inventé des personnages plus ou moins sémillants pour peupler sa maison de retraite, pendant les minutes d'une journée que l'écrivain veut décisive. On pourrait presque ressentir la cocasserie de la fable du "Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire", mais l'histoire est beaucoup plus statique et le style aussi, assez plat, et le passé et le présent de tous les pensionnaires nous y est trop copieusement tartiné, trop d'intrigues, pas assez d'épaisseur. Cependant, l'auteur a étudié son sujet, elle sait de quoi elle parle, "toute sa famille est dans le géronto-psychiatrique". Je peux reconnaître le travail et "l'enquête", sans aucun doute menée sur plus de temps que celle du photographe, mais ne suis pas pour autant fan du résultat, trop gentillet pour un sujet pareil.

Les photos de Baudat sont moins "parlantes" et scénographiées (c'est le propre de la photo, bécasse, y'a pas de mots), mais plus signifiantes et authentiques. On a tous eu un jour ou l'autre les yeux baissés, ou du mal à regarder les vieillards hébétés en fauteuil roulant croisés en maison de retraite, et ça n'est pas drôle. Plus facile à supporter quand il ne s'agit "que" des voisins de chambre de nos parents, grand-parents, ou vieux amis à visiter. Aussi un plus jeune, je vois le visage de mon frère.

Il est permis de s'intéresser de plus près et de regarder plus longuement, avec l'infinie douceur des clichés de Baudat, ces corps souffrants qui sont si proches et si loin de nous. Aucune dénonciation à rechercher autre que la culpabilité qu'on ne peut pas ne pas ressentir devant ces vies si petites. Ca n'est rien d'autre que le fil ténu reliant encore les vieilles personnes à la vie qui nous est ici donné à voir, avant que les Parques ne le coupent, et ce n'est pas rien.

"Je reste au lit pour fermer les yeux, comme ça, je ne vois plus rien. Pas parler. Rien. Je suis là toute la journée. C'est que je voudrais, admettons, c'est partir d'ici. J'étais pas pour être ici. Moi, j'aime bien Paris. J'aime bien chanter". Madame D.

"Lumières des néons, le soleil est rare. Les patients sont assoupis. Chacun est à sa place. Nul ne bouge, si ce n'est pour les repas ou les animations - des chansons, des lectures. La télévision tourne en continu dans la salle commune - jeux télévisés avec paillettes. Personne ne regarde vraiment, ou à peine. Je viens d'arriver, j'installe mon appareil photo sur un trépied au milieu du couloir. Je vais saluer Monsieur G., posté devant sa chambre avec sa valise parce qu'il va, dit-il, bientôt rentrer chez lui. Plus loin, je croise Madame J. qui attend sa maman. Les autres dorment. Ou soliloquent. Ou pleurent. Ou hurlent. Parfois surgissent des éclats de rire.

J'ai l'impression de photographier dans un labyrinthe de mémoires percées, un labyrinthe où lentement le Minotaure dévore les souvenirs. Je suis le témoin de ce retour vers l'enfance où l'on désapprend tout : écrire, lire, tenir une fourchette.

L'obscurité recouvre comme un drap les années vécues.

La photographie ne rend pas la mémoire. Je ne fais que donner à voir."

          Hervé Baudat.

 

 

Plus gai, le photographe présente aussi une série photographique sur la Corse, reportage tout aussi humain et fort, visible ici

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Hervé Baudat 04/06/2017 10:19

Je découvre en ce jour vos mots qui me touchent beaucoup. Merci à vous pour cette page.

L'Aquoiboniste atrabilaire 06/06/2017 11:49

Votre commentaire me fait plaisir, merci à vous. Je suis contente de contribuer un tout petit peu à la diffusion de votre travail, qui a beaucoup de force. Encore bravo.
Sophie.