Chère Hélène

Publié le par L'Aquoiboniste atrabilaire

You have to be strong to fight cancer but...

You have to be strong to fight cancer but...

Je fais ma Bossuet, je me spécialise dans l'éloge funêbre. C'est que la mort est un sujet d'importance, et ce blog n'en fait pas mystère. Ci-dessous le texte que j'ai lu lors des obsèques le 31 juillet dernier de ma chère cousine Hélène, morte à 53 ans d'un cruel cancer de la peau suite à une greffe de rein. Je l'adorais, elle me manque, elle n'a plus de vie, elle qui était la vie même. J'avais écrit ça la veille, dans la voiture qui me ramenait dans le Lot-et-Garonne perdu (au sens "vendu", pas trou perdu, c'est magnifique) de ma, de notre jeunesse. Je l'ai lu devant une assistance nombreuse venue lui rendre hommage, dans une toute petite église de campagne pleine à craquer, qui jouxtait sa maison. Je recopie ça ici un 30 août, une pensée aussi à ma grand-mère l'impétueuse Colette et son fils mon oncle Jean-Pierre, tous deux nés ce jour de fin d'été, et plus là non plus pour qu'on leur souhaite leur anniversaire. Vous me manquez tous. Et toi Hélène tu étais bien jeunette encore.

 

Chère Hélène,

Voici quelques mots que je n’aurais pas osé t’écrire ou te dire, puisse-tu les recevoir où que tu sois. Ce n’est pas bien difficile de t’évoquer dans ce lieu où tout nous rappelle ta présence, ce joli coin de Noaillac que tu avais choisi pour vivre avec ta famille. « Mon petit Masquières », comme tu disais, ce coin de campagne sauvage pas si loin d’ici, cher à nos cœurs, où se trouvait Rabiole la maison de nos grand-parents, celle de ton père Pierre et de mon père Jean, parti lui aussi comme toi trop tôt de cette cruelle maladie.

Je suis ta grande cousine, l’aînée des petits-enfants A., 5 filles pour 3 garçons. Désormais il manque à l’appel une fille et un garçon. Celui-ci était mon frère Jean-Christophe, je me souviens que tu avais lu un texte à l’église pour lui. Aujourd’hui c’est bien normal qu’avec mon petit frère David nous parlions un peu de la merveilleuse personne que tu étais et que nous aimions beaucoup. Toi la petite cousine qui a été pour moi comme une sœur, moi qui n’avais pas de sœur mais des petits frères qui ne m’écoutaient guère…

Les meilleurs moments de mes vacances à Masquières c’était quand Maryvonne, toi et vos parents veniez déjeûner et passer la journée avec nous. Je n’ai que des bons souvenirs avec toi et ta grande sœur à peine plus âgée que toi, mon binôme adoré, mes Delphine et Marinette du Chat perché, mes demoiselles de Rochefort à moi. Enfin des filles de mon âge ou presque, des copines avec qui jouer à des jeux de notre invention, ce n’était pas l’époque des consoles et des écrans… Je me souviens qu’on adorait se déguiser, pour jouer à la cérémonie du mariage par exemple. Étant la plus grande des trois, je faisais toujours le marié, à mon grand dam, Maryvonne était la mariée et toi tour à tour une demoiselle d’honneur ou une enfant.

Dans la chambre du fond, devant l’armoire à glace, nous créions d’autres déguisements à partir de vieux habits, nous racontions des histoires ou inventions de petits sketches, où tu brillais toujours par ton humour et tes qualités de comédienne. Coiffée d’un bonnet de nuit, avec un talent inné, tu nous campais un vieux bonhomme bougon qui n’arrivait pas à éteindre sa bougie, la tenant au-dessus de son bras tendu. A ces petits spectacles nous conviions mes petits-frères et notre petite cousine Valérie, qui comme nous se tordaient de rire à te regarder.

Lors des repas, nous étions placées tout au bout de la grande table de la cuisine de Masquières, et ne nous mêlions guère à la conversation des adultes. Pas grave, nous avions toujours plein d’histoires intéressantes à nous raconter sur ce qui s’était passé pendant les longs mois séparant les vacances scolaires (quinze jours en février, froid glacial dans le couloir, puis tout le mois de juillet et la Toussaint), seules occasions ou presque de vous voir.

Ma plus grande joie était quand vous restiez Maryvonne et toi dormir à Rabiole. Nous partagions la même chambre et nous grattions furieusement de concert des puces des chiens de la maison nous empêchant de dormir, parties de rire assurées. Toujours le cœur à rire et à plaisanter, d’une gaîté permanente, ton heureux caractère et ton sens de l’humour faisaient de toi la meilleure des compagnes de jeux. Avec toi on ne s’ennuyait jamais. Maryvonne était quant à elle un peu plus posée et sérieuse que nous, elle tentait bien parfois de nous raisonner, mais tu étais toujours prompte à me suivre dans les bêtises, comme sauter de très haut des bottes de foin de la grange, au risque de nous rompre le cou ou nous recevoir sur une fourche… Ou sauter à pieds joints le plus haut possible sur les lits à en faire défoncer les matelas.  Toujours à l’hôtel des Pyrénées à Bidart chez notre tante Ginette, s’amuser à faire résonner malicieusement des messages saugrenus dans tout l’hôtel, en parlant très dans l’interphone, ce qui était bien sûr interdit.

Ces fous rires qui nous prenaient au mauvais moment, comme à la cérémonie de la Toussaint au cimetière de Masquières, alignées le long de la pierre tombale familiale juste devant le curé qui nous balançait son goupillon d’encens sous le nez, ou nous aspergeait de gouttes d’eau bénite. Il nous suffisait de nous regarder pour éclater de rire, ce n’était ni le lieu ni le moment, mais je ne crois pas que  nos ancêtres couchés là, dont mon papa ton tonton Jean, s’en offusquaient beaucoup, on aime rire dans la famille.

Autres moments forts de ces vacances en Lot-et-Garonne, les invitations de tes parents qui me permettaient de partager votre vie de famille dans l’école-maison de Saint-Étienne-de-Fougères. J’y suis repassée hier, je revois votre chambre aux lits jumeaux, vous presque jumelles. J’ai repensé à nos jeux et à nos conversations sous le préau, et aux activités que tes parents nous proposaient. Car ce couple d’instituteurs ne faisaient pas que nous laisser jouer dans notre coin, et quand bien même, notre bonne humeur de fillettes entre elles étant rien moins que formidable, non, ils nous  proposaient des parties d’échasse, des leçons de cuisine ou de couture avec Annie… S’ organisaient des séances de speakerine : nous devions retenir et résumer à table le programme télé du soir, afin de le choisir ensemble et le regarder sur votre télé sur le palier du 1er étage. Heureusement il n’y avait que deux ou trois chaînes, pendant ces années 70… La série « Holocauste » retenait toutes nos faveurs, j’essayais pour ma part de vous convaincre de regarder le beau Nick Nolte dans « Le riche et le pauvre », et on tombait tous d’accord pour « Les gens de Mogador ».

Je dormais dans la chambre du petit Titou, votre petit frère arrivé longtemps après vous. Une fois, j’ai partagé un peu de vos vacances en camping à Lacanau, encore plein de bons souvenirs, guidés par vos parents attentifs : baignades, cueillettes, équitation, parties de huit américain où tu raflais tout…

C’était de l’éducation intelligente, des vacances pensée pour ouvrir l’esprit des enfants et élargir leurs connaissances, de façon ludique.

 

Cette bonne humeur, cette bonne entente de votre famille, on la ressentait dès le début, pendant votre jeunesse. C’est plus que jamais vrai aujourd’hui. Je suis sûre que c’est sur ce terreau que se sont développées tes qualités d’optimisme, d’enthousiasme, ton sens du partage, ta convivialité. Il n’y a qu’à regarder l’assistance nombreuse venue te rendre hommage et t’accompagner aujourd’hui, tous tes amis sont là, il ne manque que toi.

 

Plus grandes, devenues adultes, nous avons conservé cette complicité. Je me souviens d’une virée dans le Puy-de-Dôme avec Didier ; nous avions emmené notre mamie Julienne sur les volcans d’Auvergne et du haut de ses soixante-dix ans elle se défendait drôlement bien, montant gaillardement le Puy Marie. Mais qui d’entre nous avait bien pu oublier sa valise sur le parking de l’hôtel. Passée la consternation d'avoir fait capoter la bonne humeur du voyage, on en riait encore.

 

Je pourrais évoquer des heures de rigolade et de discussions sans fin. Nous étions sur la même longueur d’ondes et riions des mêmes choses enfants, ados et adultes. D’ailleurs, tu as toujours sur rire, même de tes gros malheurs.

Tous ces bons moments passés chez toi à Noaillac, ton petit Masquières, comme à Petit-Tour chez tes parents ou à La Seiglal chez Maryvonne. Dans tous ces lieux où je vous voyais, où vous nous invitiez,  rêgnait ce même sens de la famille hérité de vos parents, cette ouverture d’esprit caractéristique. Tu avais pris non seulement de tes parents mais aussi de tes deux grand-mères, Julienne et Paulette, pour la fantaisie, la joie de vivre, et le goût de la conversation et du dialogue (toutefois battue pour le bavardage par notre mamie Julienne…)

 

Vous retrouver était toujours un bonheur et une chance de partager un peu votre vie de  famille

J’aimais ta curiosité, ton enthousiasme et ton sens de la fête. Nous aurions tous souhaité que, si douée pour la vie que tu étais, la tienne dure bien plus longtemps, avec toute la joie et les rires que tu méritais.

Mais depuis quelques années ma jolie Hélène la vie s’est montrée bien dure et injuste avec toi. Tu avais pourtant toutes les dispositions pour le bonheur, et l’appui d’une famille solide et aimante, et J.-L . et Petit Pierre à Noaillac comme port d’attache. De graves problèmes de santé, puis une méchante maladie ont eu raison de ton courage. Avec tes qualités de cœur et ta très grande force de caractère tu as lutté courageusement contre la maladie, et résisté le plus longtemps possible, comme la vaillante petite soldate que tu étais. Je veux dire mon admiration devant ta bravoure et ton courage, car ce n’était pas rien ce que tu as vécu, et rendre hommage aussi à ton admirable maman qui a toujours été à tes côtés.

Nous sommes tellement tristes que tu aies perdu ce combat. Je suis tellement triste que la petite fille joyeuse ait dû tant souffrir, tu ne méritais pas cela, qui le mérite. Je revois ton visage fin, j’entends ton rire clair et sonore, ton verbe haut, ta parole vive. Ce nouveau silence, qui te ressemble si peu, est insupportable, toi qui était la vie et le mouvement mêmes.

Tous ces souvenirs d’été lumineux avec toi, je ne peux plus les partager, je compte sur Maryvonne, sur Antoine, pour les faire revivre. Ma petite cousine chérie, tout le monde t’aimait et tu le méritais bien. Tu mérites qu’on t’aime et qu’on te chérisse, pour toujours.

 

 

 

Publié dans family

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