Par l'aquaboniste atrabilaire, ou princesse rabiola
Dimanche 5 février 2012
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Ca te ressemble bien mon pauvre Christophe, c'est tout toi même ce tableau d'un peintre tunisien à la belle expo d'art contemporain "Dégagements" à L'IMA, Institut du monde arabe. Je l'ai vue hier, et j'ai
tout de suite reconnu (mais sans doute suis je un peu obsédée non ?) mais si c'était bien ton crâne chauve, tes lèvres épaisses, ta barbe non taillée, ton expression, ta nudité exhibitionniste ou
absence de protection, tu avançais à découvert et en avant les moqueries... Sauf que là c'est un artiste (tunisien ? malien ? magnifique en tout cas), un qui peint, un qui manie quelque chose,
qui fait et qui crée. Ce que tu ne peux évidemment plus faire, et que tu ne faisais pas non plus de ton vivant, c'est bien le hic, si je peux me permettre ce hoquet, comme un spasme nerveux
devant cette image d'absence. Ce que n'est pas ce tableau, représentant avec humour, maestria et gros coups de brosses une certaine perception de la réalité post Ben Ali, et des
inquiétudes de la révolution. Oui Christophe avec ta barbe, tes yeux allumés et éteints à la fois, ton mysticisme Dieu Jésus Allah, faute de mieux, tu
ressemblais à un islamiste, pas ce qui se fait de mieux dans le genre conciliant. Dans le tableau, ceux ci ont été rajoutés, derrière le spectre Ben Ali en blanc, qui n'est plus déjà là "Dégage",
mot d'ordre qui l'a destitué et fait s'enfuir. Des cadres partout dans l'atelier, autoportraits déformés à la Bacon, traction avant noire ayant servi à un coup d'état de Ben Ali ?, et sur le
lit le grand blessé couvert de bandelettes, grand brûlé, le vendeur de légumes immolé par le feu parce qu'il n'avait plus le droit de les vendre, ses légumes, en période de restriction et de
crise économique, l'initiateur de la révolution du jasmin, mort en janvier 2011, martyr comme toi, mais symbole de tout un peuple, alors que toi pauvret n'a pas ému grand
monde, moi qui pense toujours à toi en cette veille de triste anniversaire, et ta mère toujours stressée post traumastisme, comme disent les psys.
Sur la couverture du malade, des animaux, façon enfantine arche de Noé, les mêmes que ceux sur la tête et la corbeille de fruits du marchand
martyr, tenue à bout de ses moignons brûlésdu martyre. Et je vois aussi dans ce "Break on through to the other side of the painting", pas lisible sur ma photo de portable sans zoom,
peut être l'ordre de passer à travers les portes, les Doors, celles de la perception.
Et il y aussi juste sur le mur d'en face qui m'attire l'oeil un mouton (tu m'es au fil des rencontres synchronicistes, grand mot pour dire
signes, poisson ou mouton), en photo, parmi les "cartes postales", photos de format carré, couleurs délavées, qui montrent la Tunisie ordinaire, qu'on ne met pas en avant, pas celle des
clichés Tozeur palmeraie ou ksar Hadada ou poteries ou que sais je, plutôt les zones de peu, les lieux deshérités, les paysages sublimes ou les endroits rouillés de malheur, ou de
simplicité pauvre, qui te ressemblent Christophe et m'évoquent ton désert et ton dernier chemin de Damas. A savoir : un arrêt d'autobus
comme l'abri à l'aplomb du repère W d'où il y a un an tu te jetais... un train,
des
rails de déraillement, un mouton
désarmé,
toutes jolies images mais d'un lourd
ressenti, mais c'est ça la vie, ta vie, c'est l'humble et le souffrant, et aussi ça se passe sous le soleil, même en février 2011 à Libourne c'était aussi clair que la Tunisie rocailleuse, et
tant mieux si maintenant ça se mettait à sentir vraiment le jasmin, la rose ou les oeillets comme ceux du Portugal, au milieu de toute cette ferraille sinistre du bruit des armes et des roues des
tanks ou des trains qui écrasent les petits frères ou soeurs qui juste veulent en finir avec une vie injuste, et révolutionner leur quotidien, pour des jours meilleurs. Je te les
souhaite, où que tu sois, inch allah, ah la la.
Natacha Atlas, un son de fer-raï trouvé comme par pensée magique...
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