BB et moi (du bégaiement et autres misères associées)

Publié le par l'aquaboniste atrabilaire, ou princesse rabiola

  

 

  photographies : Bill Viola

  C'est la fête de Noël, en d'autres temps je suivais bien cette histoire, lisais des choses à mes enfants, les emmenais voir les crèches, faisais des gâteaux en formes d'étoiles etc. Cette année encore plus de mal à faire le sapin que d'habitude. Enfin il brille de presque mille feux, et j'en ai même mis un chez mon Gabilolo. Qui n'a pas dit non.
Mais je ne suis pas là pour parler de bébé Jésus, qu'il fasse bien dodo dans sa crêche et profite bien de l'âne et du boeuf parce que bientôt ça va se gâter. Voir ma dernière lecture, le Maître et Marguerite, d'après Faust et la Bible, bien diabolique et marrant, de Boulgakov le russe, "à Moscou" scandaient les trois soeurs de Tchékhov, je me sens de plus en plus Mitteleuropa, et d'ailleurs Ich wünsche Ihnen ein guten Rusch in das neuen Jahr. Grammaire approximative.
Parlons de choses qui me fâchent, y'a que ça qui m'intéresse, et d'ailleurs malgré mon peu d'introspection - en dépit des apparences -, j'ai acquis l'intime conviction que je suis complètement masochiste, quoique les coups de martinet ne m'ont jamais intéressée (mais les grignotages des peaux des doigts jusqu'au sang, oui, et l'auto dénigrement coutumier aussi). De là découlerait ti ce bgt, ce bb même pas BB Bardot, allez balbutions le mot le bbeeggaaiieemmeenntt, le bégaiement, cette tare honteuse et tabou qui n'ouvre même pas droit au statut de handicapé, alors que je voudrais vous y voir.
Oui je suis bègue  hélas, nobodys perfect. Je n'ai pas travaillé pdt plus de 12 ans, élevé mes enfants, après une mauvaise période professionnelle, il faut dire que je faisais un secrétariat de direction avec standard, un vrai suicide. Les difficultés d'élocution, avérées depuis l'enfance, se sont révélées incontournables incontrolables, irréfutables etc. M'a fichu par terre, rabaissé beaucoup.
Me suis reconstruite dans le non travail, quand je me suis arrêtée : chance (?) d'être mariée et d'avoir qq'1 pour me faire vivre. Les enfants un peu grandis, voilà que depuis 4 ans je retravaille, et ai replongé dans l'enfer de la non parole. Déclencheur : tjrs la vie au travail, la comparaison à mon désavantage avec les collègues bien parlants, bien à l'aise dans leurs baskets de "simple comme bonjour" - ça c'est difficile !
Ca a gagné depuis la sphère privée, bien sûr ça peut tjrs être pire, mais enfin je me vois en société, pro ou pas, plus ou moins muette, bafouillante, tête vide à force d'avoir comme un mur infranchissable, lisse, une paroi verticale faite de la parole des autres qui se tisse, élastique et fluide, rebondissante, naturellement, de l'un à l'autre, et dans laquelle je renonce, impuissante à m'insérer. J'écoute le ping pong des échanges et reste de l'autre côté du mur.
Mon bgt est clonique, blocage, borborygmes, mots pour d'autres, évitements, taiseries, stupideries, hébèbèterie. Je me suis refaite à cette image, à cette bande sans son. Je sais que ce n'est pas la vraie moi, mais je m'accepte comme ça. Je suis sûre que c'est neurologique, the stuttering brain, pourquoi des jours avec et des jours sans, sinon ? Moins on parle, plus on bégaie.
 Au travail ça ne m'avantage pas, ce silence persistant, ou ces hésitations tellement maladroites. J'ai 13 ans, ou quoi ? Passé un certain âge on n'a plus le droit d'être "timide"... Je sais que ce n'est pas moi, mais malheureusement c'est bel et bien moi en façade.
Le hic c'est que désormais la peur de la forme non correcte l'emporte sur le fond, faute de pouvoir parler, je ne fais même plus les mots dans ma tête, je me coupe moi même de la conversation, parmi des gens amis, famille, proches, voisins. Les gens doivent penser je ne sais quoi, qu'est elle devenue, que lui est il arrivé ? Le bégaiement est revenu, finie la rémission. Au travail ça s'est réinstallé, réactivé. Bon c'est comme ça. Il n'y a que moi qui peux travailler sur moi.
Sauf que je suis dans la stratégie del'évitement et du déni, je sais bien qu'il y a un très gros hic, mais je fais comme si. Ca ne pourra durer très longtemps, vivre sans langage.Me reste l'écrit, mais si le cerveau joue des tours ??? En plus, en général, quand je suis avec des bègues je ne bégaie pas, ben voyons. Je ne bégaie bcp qu'avec des gens qui m'impressionnent par leur aisance et leur fluidité, leur statut social . Je ne bégaie pas avec les étrangers parlant français, les gens que je ressens à tort ou à raison comme moins instruits ou intelligents que moi , en tout cas tous les obscurs et les sans grade, lles low profile comme moi, et bien sûr tous les autres bègues, dans les groupes de bègues en tout cas. Ca fait du monde, certes, devant qui je peux faire la fière et aligner plus de 3 mots à la suite. Mais, au niveau de l'association de  bègues ça empêche de se faire accepter à part entière, personne ne me croit. T'es bègue toi ? Non mais à d'autres, t'as vu comme tu parles, me suis je entendu dire. Oui certes mais si vous me voyiez au bureau ou à un dîner en ville (d'ailleurs je n'y vais plus, aux dîners, trop honte de ne pas tenir ma place, aux abonnés absents). Le cerveau, vous dis-je.
Sinon trève de logorrhée,  un comble d'être si bavarde pour une bb. Désolée de la non clarté, une fois de plus, je suis comme ça. Pas trop la charte de l'internet en tête...
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Lu dans le beau livre de Laurent Danchin (Nuit d'éveil à Sainte-Anne) (Mycelium, 2018) sa crainte, lui le futur opéré d'une tumeur au cerveau dont il ne se remettra pas : "ma crainte se focalisait surtout sur une seule chose, l'obsession de l'aphasie, ou de ce que le pauvre Baudelaire appelait "le vent de l'aile de l'imbécillité", lui dont le lexique, à la fin, ne se réduisait plus qu'à un seul mot : "Crénom !""

Plus loin, cette citation que Cicéron attribue à Socrate  Quam multa non desidero ! Que de biens, dont je n'ai aucune envie !

 

Et cet extrait du texte qu'il avait rédigé à l'occasion des funérailles de son beau père, alors qu'il allait mourir à 70 ans tout juste un mois après : "Mais où sont donc passés nos morts que nous aimons et qui ont mis toute une vie pour ressembler à ce qu'ils sont, pour disparaître si facilement, et se laisser soustraire à nos regards ? Où s'en vont leurs traits que nous chérissons et qui resteront pour toujours gravés en nous ?"

 

Lire ce livre, 18 euros chez Lelivred'art

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